Expatriation : un choc culturel peut en cacher un autre…

Pourquoi est-il parfois si difficile de repérer un choc culturel au moment où il se produit ? L’étude de la courbe en U ne suffit pas pour anticiper le choc culturel. Comme tout ce qui concerne l’humain, la réalité concernant nos réactions en situation d’expatriation est bien plus complexe…

 

Le choc culturel est souvent difficile à identifier, y compris pour les personnes ayant suivi une formation interculturelle. Un expatrié m’a évoqué un mal-être tel qu’il en a ressenti jusqu’à des douleurs physiques ; ce n’est que bien plus tard, des années après, qu’il comprît lors d’une discussion que ce qu’il avait vécu, était en réalité un choc culturel. Un ami, contrôleur des armées, venu me rendre visite à Hong Kong après une mission en Afghanistan, évoqua son malaise lors de son escale à New Delhi. Les mots lui manquaient pour définir cette sensation aigüe que « l’on n’est définitivement pas à sa place, que rien ne semble nous concerner ici et maintenant. » Et bizarrement, il n’avait pas ressenti un malaise aussi fort dans le pays en guerre qu’il venait de quitter, en dépit du danger qu’il avait encouru pour sa vie…

 

Un choc difficile à identifier

En réalité, au milieu de ses collègues de l’armée, il conservait de solides repères : des valeurs communes, un sentiment d’appartenance. A l’écoute de ces témoignages, j’ai compris que j’avais moi-même été incapable d’identifier les chocs culturels que j’avais vécus, en dépit de mes compétences en communication interculturelle ! Je me souviens très nettement pourtant de cette sensation de perte totale de mes repères dans le quartier indien de Singapour, et une autre fois dans le quartier de Kowloon à Hong Kong…

Cette incapacité à prendre du recul sur la situation a plusieurs effets. Tout d’abord, la difficulté à identifier les émotions qui nous traversent; cela génère de l’angoisse. Ensuite, le sentiment de ne pas être à la hauteur, et conséquemment, la chute de confiance en soi. Elle peut se traduire par la fuite, le refus du contact : le repli dans la bulle expatriée, voire la bulle personnelle pour les situations les plus dramatiques: les personnes en grande souffrance, on ne les rencontre pas, elles restent enfermées chez elles.

 

Un choc psychologique mais aussi physique

Les formations interculturelles traditionnelles se déclinent selon le principe suivant : acquérir les connaissances de base sur la notion de culture et comprendre les cycles d’adaptation, évaluer son profil culturel selon plusieurs dimensions, puis comparer ce résultat à la culture de son pays d’accueil et en déduire une certaine forme de vigilance sur le plan comportemental. Depuis les travaux de Geert Hofstede, l’approche est presque mathématique : plus le différentiel est élevé entre le profil culturel de l’expatrié et la culture de son pays d’accueil, plus son adaptation sera difficile. Cette approche a aussi pour particularité d’être psychologique. Or le choc culturel est d’abord physique comme je l’ai évoqué dans un article  précédent. Les zones de contact avec la culture étrangère relèvent des 5 sens : le son, les odeurs, le goût. On a l’odeur de ce que l’on ingurgite ; les sons si l’on y prête attention sont aussi profondément culturels, etc. Les occidentaux s’autorisent difficilement à repérer cet aspect du choc car il semble flirter avec les limites du racisme.

 

Un choc d’ordre systémique

Le choc culturel de l’expatrié ne se limite pas à cette confrontation avec une culture différente, physique et psychologique. Si l’on prend le cas du conjoint d’expatrié, la réalité à laquelle il se conforte est plus complexe. Le choc culturel qu’il vit en entrant dans le monde de l’expatriation est d’ordre systémique: il se compose de plusieurs chocs culturels rarement évoqués, ce accentue la difficulté à les appréhender. La position du conjoint se révèle donc particulièrement inconfortable, ceci pour deux raisons : d’une part l’absence de réalisme sur la réalité du choc culturel diminue l’adaptation, d’autre part ces chocs entrent en résonances entre eux, s’amplifient les uns les autres… 

  • Le 1er choc est issu de la confrontation avec les autochtones et il est à présent largement étudié: c’est un choc de valeurs, attitudes et comportements.
  • Le 2ème choc est le choc de valeurs au sein du couple : le rôle de chacun est redéfini avec une priorité mise sur la carrière de l’expatrié et un rôle de support de carrière endossé  implicitement par le conjoint ; ce changement dans la répartition des tâches, des rôles et donc du statut de chacun au sein du couple remet en cause les valeurs au sein du couple.
  • Troisièmement,  le conjoint vit un choc de valeurs en intégrant la communauté expatriée : celle-ci s’organise autour de ces rôles et offre un visage caricatural où le chef de famille travaille et le conjoint s’occupe du foyer et gère la vie sociale ; pour de multiples raisons, la communauté s’appuie sur des valeurs différentes de la société en France.
  • Le 4ème choc est lié aux  incompréhensions interculturelles avec l’entourage resté en France : celui-ci a une vision stéréotypée d’un conjoint d’expatrié oisif et privilégié.
  • Le 5ème choc est le choc de comportements et attitudes entre le conjoint et l’entreprise. Celle-ci ne prend pas toujours la pleine mesure des besoins du conjoint.  Bien que les décisions de l’entreprise vis-à-vis de son salarié aient un impact considérable sur la vie personnelle du conjoint, ce dernier entre rarement en jeu dans les prises de décisions et les attentes croisées latentes entre l’entreprise et le conjoint sont nombreuses.
  • Le 6ème choc est un choc de valeurs interne chez le conjoint lui-même : ses valeurs sont remises en cause par la confrontation avec une culture différente, l’extraction du cadre familial et social. Il existe ainsi un choc culturel interne lié à la nouvelle image que le conjoint a de lui-même dans sa nouvelle vie.

Le choc culturel du conjoint est d’autant plus difficile à surmonter que des « petits mouchoirs » (des zones aveugles) recouvrent ces cinq derniers chocs. Ce déni diminue son estime de Soi: le conjoint a en effet tendance à attribuer son malaise à une incapacité personnelle à s’adapter à son nouvel environnement et à sa nouvelle situation, dont on sait qu’elle est considérée comme privilégiée aux yeux de tous !

 

Accroître la conscience de Soi

Le 6ème choc constitue pourtant aussi une superbe opportunité de se rapprocher de ses valeurs, d’identifier ses besoins. De s’éloigner en quelque sorte de ce que la société ou notre famille a programmé « pour notre bien »… Ainsi donc le choc en expatriation, c’est un peu quitte ou double : soit on s’y noit, soit il permet de se révèler à soi-même… Bien entendu, le challenge professionnel du conjoint en expatriation est impacté par la gestion de ce choc. On imagine la difficulté à l’anticiper tout en conservant son leadership. Bien accompagné, cette période est cependant un beau tremplin personnel et professionnel.

Alors 1, 2, 3, préparez-vous !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Rejoignez notre tribu nomade et atypique, nous y partageons les clés de notre réussite !

Inscrivez-vous à la newsletter

Suivez-moi