Arrêtons de transformer la carrière du conjoint expatrié en carrière accessoire !

 
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Longtemps, la culture expatriée a attribué au conjoint le rôle de soutien de carrière. Le pari ? Tout miser sur la carrière du plus fort, du plus diplômé, du mieux rémunéré. Bilan des courses après plusieurs décennies: le modèle de hiérarchisation des carrières est en fin de vie. Baisse du pouvoir d’achat dans le pays d’accueil, frustration personnelle, risque de rupture de carrière, fragilisation financière au retour en France : aujourd’hui, les carrières duales s’imposent. 

 La hiérarchisation des carrières fragilise le couple

« Au départ, je me suis dit : on raisonne en équipe, je mets ma carrière en suspens et il développe la sienne au maximum. En plus il y avait les enfants. ». 

L’idée avait du sens au départ. Moi-même à 28 ans, mariée à un banquier polytechnicien, j’y ai adhéré. Quelles sont les conséquences de cette logique de hiérarchisation des carrières au sein du couple?  Certes, une plus forte mobilité de l’expatrié. Et aussi ? Une frustration pour celui qui ne se réalise pas professionnellement, et une pression  pour celui qui doit « assurer » pour sécuriser la famille sur le plan financier et « rendre heureux » tout le monde. Lorsque la crise de la quarantaine se profile, avec le besoin d’individuation qui l’accompagne, c’est l’effet kiss cool… D’un point de vue mathématique, quand un couple ne mise que sur une carrière, il fragilise celui qui abandonne sa carrière de manière radicale, ça on le savait déjà. Evitons donc de divorcer.  Mais cela fragilise aussi le couple dans son ensemble car la carrière de l’un est un soutien précieux pendant les périodes de transition de la carrière de l’autre.

Nos reflexes culturels ont retardé ce constat

« Ca me fait plaisir de contribuer à ce qu’il réalise son rêve d’un poste à l’étranger. »

La logique de hiérarchisation des carrières surfe sur la tendance, non pas naturelle mais culturelle, des femmes à s’occuper d’autrui, et  à ménager de manière anticipée une place pour des enfants à venir en évitant de prendre un poste à responsabilité. Soit par « honnêteté » vis-à-vis de l’entreprise qui lui a fait confiance, soit par crainte de ne pas pouvoir tout assumer le moment venu.  Conséquence : comment mettre un frein à la carrière de Monsieur à qui on propose un poste à l’étranger alors que la carrière de Madame n’offre pas les mêmes perspectives ? L’expatriation devient pour les femmes une opportunité de concilier les temps de vie personnel et professionnel et de sortir de ce qui apparaît comme une impasse, par le haut ! « On en profitera en plus pour connaître d’autres cultures ; et les enfants seront bilingues »…

Les nouvelles formes de précarisation des carrières

« J’ai besoin de trouver une activité que je puisse transporter avec moi de pays en pays, comme un escargot »

Les conjoints identifient avec difficulté les options pour continuer leur carrière dans le sillage d’un expatrié sous contrat. Au fil des années depuis ma première mobilité en 1997, la mode change régulièrement. Au début, c’était le retour au foyer : les conjoint(es) s’investissent massivement dans le bénévolat, font vivre la communauté expatriée. Certain se consacrent à des activités caritatives. Puis, une nouvelle vague est arrivée : on opte pour des activités que l’on peut « emmener dans sa valise » : professeurs de français comme langue étrangère, coachs, web-entrepreneurs pour des services de toute sorte. Parfois, c’est un succès, souvent c’est de la sur-adaptation à une situation sur laquelle on n’a plus prise. Le risque ? L’épuisement émotionnel, la baisse de motivation, la baisse de revenus, l’abandon de carrière, la baisse de confiance en soi. Tout le monde n’est pas fait pour être professeur, tout le monde n’est pas fait pour l’entreprenariat, toutes les offres de service via internet ne correspondent pas à une demande suffisamment importante pour générer du chiffre d’affaire.

Conséquence : la baisse de confiance en soi

« Ma carrière est une catastrophe. Celle de mon conjoint, une réussite »
« J’ai eu un entretien avec la DRH : 3 fois, elle m’a demandé pourquoi j’avais quitté mon poste et 3 fois je lui ai dit que j’ai suivi ma femme ! »

Les mots ont un poids, et l’expression « conjoint d’expatrié » qui perdure encore et toujours, conforte la hiérarchisation des carrières (Je me mords les doigts de l’utiliser à gogo dans cet article… ). Réintégrer le « Je » est un premier pas fondamental pour conserver son leadership professionnel. Je reçois Valérie, ingénieure chez GDF Suez qui vient d’annoncer à son équipe qu’elle part avec son mari en Europe du nord : « Du jour au lendemain, je n’ai plus été crédible. J’ai vécu en interne une chute brutale de leadership ». Identifiée rapidement, on redresse rapidement une telle erreur de communication. Encore faut-il en prendre conscience à temps.

Tout un business conforte cette hiérarchisation 

« Que le conjoint choisisse d’étudier, travailler, prendre soin de la famille, ou tout simplement prenne le temps de profiter de son temps libre, nos programmes sont conçus pour que vous tiriez le meilleur de votre expatriation. »

Les associations, les sociétés privées qui accompagnent les conjoints mettent souvent en place une séparation par le genre : on n’accompagne pas de la même façon les hommes et les femmes paraît-il! Et une séparation par le statut : d’un côté, les conjoints meneurs, de l’autre les conjoints suiveurs… Et pourtant, ils se confronteront à la même réalité une fois dehors… Les freins féminins existent, c’est sûr, ceux du conjoint aussi, et il faut les mettre à jour. Mais je suis convaincue aujourd’hui que la division par le genre et par le statut, stygmatise les femmes conjointes dans leur rôle de suiveuse. On s’y échange, aussi, des conseils pour accompagner les enfants dans leur nouvelle vie, on partage les conseils pour bien s’installer dans le pays d’accueil, faire ses achats, trouver du personnel de maison, les bons médecins, les recettes avec les produits locaux… Petit à petit, la répartition des tâches au sein du foyer se radicalise d’une manière qu’on n’aurait pas imaginé !
« Les hommes et les femmes ne cherchent pas du travail de la même manière, me confie le président d’une société d’outplacement pour conjoint, les femmes prennent leur temps alors que les hommes ont besoin de se rassurer rapidement. » Au secours… !

La carrière du conjoint présente le levier financier le plus prometteur

« Mon mari a un delta de progression salariale limité alors que moi je pars de zéro ! »
« Total comprend très bien que mon mari ait besoin de continuer à travailler aussi et ils m’ont indiqué qu’ils s’adapteraient en terme de délai et de pays. »

A force de se focaliser sur la superbe carrière de l’expatrié, on en oublie le potentiel du conjoint. Et à y regarder de plus près, ces deux-là sont souvent homogames. Il ne faut pas se leurrer : les carrières des conjoints meneurs et suiveurs se conduisent de la MÊME manière. A chacun de faire le point sur son identité professionnelle et son positionnement, d’être à l’affut en permanence sur les options qui s’offrent en interne comme en externe pour progresser, de savoir communiquer sur soi au sein d’un réseau construit et porteur de son projet, un projet sur lequel vous suscitez l’adhésion parce qu’il est parfaitement cohérent avec vous-même. Ces deux carrières n’en font qu’une, aussi parce que pour toutes deux, l’expatriation présente à la fois des risques de rupture et de formidables opportunités. Pour ma part, j’accompagne les deux types de carrière de la même manière : avec la même ambition, la même vision grand angle et le même réalisme sur les carrières internationales.

Stéphanie Talleux 

 
Clarisse Talleux